Avoir du style: ce que c’est et ce que ce n’est pas (2/2)

           Après avoir déblayé la question du style en définissant ce qu’il n’était pas, il est temps de préciser ce que serait « avoir un style littéraire ». Nous avions noté qu’il s’agissait de s’adapter au sens. Plus en détail, on pourrait lister un certain nombre d’éléments « faisant style » :

Quelques outils pour gérer son style.

  • Une question de musicalité :  « Le poème – cette hésitation prolongée entre le son et le sens[1] ». Chaque langue offre suffisamment de choix pour nous permettre de combiner les mots selon leur sens et leur sonorité. On ne peut pas toujours arriver au fameux sifflement créé dans la réplique d’Oreste : « pour qui sont ses serpents qui sifflent sur vos têtes[2] ». Il ne serait d’ailleurs pas judicieux de le rechercher à tout prix. Pourtant, bien choisies, les assonances (répétition d’une voyelle) et les allitérations (répétition d’une consonne) viennent renforcer nos textes, créant selon les choix, douceurs, violence, dureté.

    le style: rythme et musique

  • Une question de rythme : Rien n’est plus ennuyeux que d’entendre des phrases qui semblent toutes faites sur le même modèle. C’est lancinant, monotone et endormant. Donc, variez. Mélangez du long et du court, des juxtapositions et des subordinations et pourquoi pas, quelques coordinations. Adaptez à ce que vous racontez. Ainsi, n’hésitez pas à chercher différentes bandes-son pour accompagner chaque partie de votre texte. Ensuite, analysez leur rythme, voyez comment vous pouvez vous en inspirer pour combiner vos phrases.

  • Une question d’image : Certes, les figures de style nous renvoient à nos cours de lycée. Il ne faut pas les dédaigner pour autant. Éloignés de l’usage commun, elles donnent l’impression d’un sens nouveau et pourtant naturel. Mais les images peuvent être aussi des assemblages de mots ou d’idées, pas forcément répertoriés comme « figure ». L’important est de déclencher l’émotion esthétique chez votre lecteur, par leur pouvoir de suggestions, pour créer une ambiance, une émotion.  Ainsi, bien employées,  images et figures permettront de glisser plus profondément dans votre histoire, en marquant l’inconscient du lecteur.

En exemple, voici le premier texte qui m’a marqué de façon littéraire :

style pagnol

Dans cet extrait du Château de ma mère, Marcel Pagnol mêle deux époques, un souvenir d’enfance, vision de sa mère apeurée, et sa situation présente comme nouveau propriétaire. L’image est à la fois romantique et pleine de tension tandis que la phrase finale crée un effet de chute. L’idée de la mort, juste suggérée, teinte le texte de mélancolie. Seule la jeune femme est décrite, pourtant les allusions à ce qu’elle perçoit permettent de reconstituer entièrement la scène.

 

  • Une vision du monde:  « La singularité d’un « nouvel artiste » qu’il se nomme Renoir ou Morand, est toujours dans les rapports nouveaux qu’il sait établir entre les choses. –Non les choses mais leurs rapports[3]. » En effet, ce qui différencie une anecdote d’une fiction littéraire, c’est ce qu’elle révèle de l’existence. C’est pour cela que de nombreux auteurs ont cherché un mode d’expression qui permette de transmettre leur vision du monde. Lorsque c’est réussi, cela parait naturel. Parfois, il a fallu des années de batailles avec le vocabulaire et la syntaxe pour que l’auteur soit satisfait. Encore une fois, il s’agit d’adaptation. Donc, en vous relisant, réfléchissez. Comment vos choix linguistiques, thématiques et structuraux soutiennent-ils ce que vous voulez exprimer ?
  • L’essence de la langue : Le style littéraire c’est aussi la capacité de dire uniquement le nécessaire. Pour cela, l’expérience compte beaucoup comme l’explique le critique Maurice Edgar Cointreau du processus qui amena Steinbeck à écrire l’un de ces chefs d’œuvre :

« La perfection de ce roman très bref vient sans doute du fait qu’au cours des années précédents, John Steinbeck avait conjuré ses démons. Son romantisme débridé avait imprégné Cup of Gold ; son panthéisme s’était tari dans To a God unknown, son humour avait explosé ans Tortilla Flat, et sa mystique libertaire lui avait dicté In Dubious Battle. De ces quatre produits soigneusement décantés, ne restait que la quintessence d’où naquit Des souris et des hommes. (…) Tout y est à sa place et il n’y a pas un mot de trop[4]. ».

Savoir choisir, c'est s'approcher d'une certaine maturité du style.

Savoir choisir, c’est s’approcher d’une certaine maturité du style.

En conclusion,  que penser du style?

Finalement, avoir du style ne serait-ce pas sortir de l’enfance de l’écriture pour entrer dans son âge adulte ?

Et pour vous, qu’est-ce qui caractérise le style ? Comment qualifieriez-vous le style de votre auteur préféré ? Admirez-vous ces auteurs capables de s’exprimer de façon totalement différente selon le genre d’œuvre qu’ils écrivent ?

[1] Paul Valery, Œuvres II (1941), éd. Gallimard, Paris, 
coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, chap. Rhumbs, p. 636
[2] Racine, Andromaque, Acte 5, scène 5 (Oreste).
[3] Gérard Genette, Palimpsestes, la littérature au second degré, 
éd. Le Seuil, Paris, coll. "Points Essai", 1982, chap. XIX, p. 142.
[4] Maurice Edgar Cointrau, "John Steinbeck, écrivain californien" 
introduction à Des souris et des hommes,  éd.Gallimard, Paris, 
coll. Folio, p. 21.
©Pixabay, (CCO)
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