Club de lecture: Le roman policier historique 3/6

roman policier historique

Lorsque les mystères du crime nous amènent à découvrir l’Histoire plus ou moins oubliée.

Une troisième rencontre sous le signe du crime…

… mais qui commence par une paisible discussion. Pour notre troisième rencontre, avant de nous lancer dans les rapports ambigus qu’entretiennent roman historique et roman policier, Brigitte et Adeline nous parlent d’Une saison blanche et sèche qu’elles ont toutes les deux apprécié. Chantal, elle, s’est lancée dans un petit opus du même auteur, La porte bleue, et nous partage son plaisir de lecture. Ce dernier n’est pas un roman historique mais nous y avions fait allusion la dernière fois et c’est vrai que le texte est magnifique, mystérieux et envoûtant.

 

Un mystérieux roman policier historique chinois…

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Et voilà qu’apparaît un certain juge Ti…

Puis nous en revenons à notre objectif du jour : la rencontre entre le roman historique et le roman policier.Nous sommes remontés aux sources du crime, ou plus exactement aux sources conjointesdu roman historique et du roman policier.

Car les deux sont bien nés ensemble dans un unique roman chinois précurseur, alors que ni le genre historique ni le genre policier n’existaient encore.

Étonnant ?

Certes, et pourtant, il y a bien un livre, antérieur au roman historique et au roman policier, mais qui contient les caractéristiques des deux genres et qui a été écrit en Chine au XVIIe. Il s’agit d’un roman anonyme qui reprend trois aventures « réelles » d’un célèbre juge du VIIe siècle (et oui, on revient toujours plus en arrière !) dont les rapports, savoureux, avaient été consignés dans les archives impériales. Dix siècles plus tard, reprenant ses annales, le premier roman policier historique voit le jour.

 

XIXe siècle, peur, angoisse et sublimation…la véritable naissance du roman policier.

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Les peurs de la société sont sublimées dans le roman policier par la représentation de l’enquête et la sanction finale du crime.

Mais un texte ne fait pas un genre romanesque et en réalité, il faudra attendre le XIXe siècle pour que celui-ci s’épanouissent réellement. Pourquoi le XIXe siècle ? Tout simplement parce qu’avec la Révolution Industrielle la bourgeoisie voit s’installer dans les villes une population ouvrière qui lui semble menaçante. Les premiers romans policiers (Le crime de la rue Morgue, par exemple) illustrent cette peur symboliquement vaincue par la résolution du crime et le rétablissement d’une situation harmonieuse. Puis le genre se développe : roman à énigme, roman noir, polar, ethnopolar, néopolar, thriller … et roman policier historique avec les nouvelles vies du juge Ti. (PS, Adeline a posé une question sur les différences entre polar, roman noir et thriller. Je ne me souviens pas trop ce que j’ai répondu mais j’ai peur d’être restée vague… Du coup, j’ai commencé à préparer un petit article pour faire le point… La suite, donc, au prochain numéro !)

Et maintenant : une petite définition du roman policier historique :

question-511568_640Comme ça, même si cela à l’air bête, on saura vraiment de quoi on parle : pour parler d’un roman policier historique il faut un récit d’enquête policière situé dans un passé antérieur à la vie de l’auteur. (A ne pas confondre donc avec les ethnopoliciers qui proposent une enquête policière dans une société non occidentalisée mais qui se développe dans le temps de la vie de l’auteur. Parmi les plus réussis, on trouve des enquêtes dans les réserves indiennes écrites par des américains ou dans les sociétés aborigènes en Australie).

Bref, les romans policiers historiques se développent réellement à partir des années 40 lorsque un sinologue réputé, Robert Van Gulik, redécouvre, traduit et donne des suites au roman policier anonyme chinois du XVIIe. Voici recréé le personnage du juge Ti. Presque en même temps Agatha Christie situe une de ses enquêtes en Egypte Ancienne : La mort n’est pas une fin. Le roman policier historique s’est définitivement implanté !

Évolutions et autres ramifications du roman policier historique :

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Pourquoi faire pareil quand on peut faire différent ? Très vite, le roman policier historique se scinde lui aussi en plusieurs sous-genres :

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Sous-genre identifié à l’intérieur du genre policier, le roman policier historique se complexifie et se diversifie.

  • La saga policière historique : les nombreuses aventures du juge Ti, ou, en France, celle du commissaire du roi Nicolas le Floch.
  • Le roman policier historique où l’histoire sert de cadre exotique à une intrigue que l’on pourrait presque situer à n’importe quelle époque : La mort n’est pas une fin, ou les romans d’Anne Perry par exemple. On trouve également le même type de traitement de l’Histoire lorsqu’à l’intérieur de sagas policières non-historiques se glisse un roman particulier où l’enquête fait découvrir un morceau d’histoire cachée. L’histoire alors ne sert que de cadre, de décor à l’enquête, elle n’est pas elle-même objet d’enquête : L’homme du lac (Arnaldur Indridason), L’homme inquiet (Henning, Mankell)
  • Le roman policier historique qui est aussi philosophico-littéraire et tout ce qu’un roman peut être en dehors et en surplus des classements critiques. Ce sont ces romans inclassables tels que Le nom de la rosel’intrique historique est aussi le prétexte à une recherche esthétique.
  • Le roman policier historique qui se sert d’une intrigue soigneusement ficelée pour interroger le passé récent d’une société et forcer le lecteur à dépasser les vérités établies. On le retrouve essentiellement dans les pays qui ont subi des guerres ou des dictatures et où l’Histoire a été réécrite par les vainqueurs, comme en Espagne (avec des auteurs tels que Victor del Árbol, Antonio Muñoz Molina, Javier Cercas entre autres) mais aussi en Pologne (Zygmut Miloszewski).

Que choisir ?

Comme on vient de le voir, il y moult intrigues pour nous entraîner dans les obscures arcanes du passé, et pour changer de la dernière fois (plutôt sérieuse) voici quelques romans plus légers et divertissants.

  • Ce fameux Juge Ti
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Un crime dans la chine du VII… une épouse et une belle-mère qui ne peuvent pas se supporter, un cuisinier empoisonné dans la cité impériale… de quoi donner du fil à retordre au juge Ti

C’est un personnage de saga, et qui plus est, repris par différents auteurs. Personnellement j’aurais du mal à dire si je préfère les romans écrits par Van Gulik à ceux écrits par Fréderic Lenormand. Ceux de Van Gulik sont sans doute plus respectueux au niveau historique (surtout dans la représentation de la société et plus particulièrement de la place des femmes), mais ceux de Lenormand sont aussi très amusants… D’une certaine manière ils sont tous à découvrir. J’ai choisi Mort d’un cuisinier chinois, parce que les démêlés entre Madame Première (c’est-à-dire la première épouse du juge qui en a trois !) et Madame Mère (la très respectée et très désagréable épouse du juge) sont terriblement piquants (dans tous les sens du terme) et très amusants. D’autre part, comme le cuisinier assassiné est un membre de la cour impériale, c’est l’occasion pour le juge de pénétrer dans la cité interdite ! Un roman plein d’humour et d’ironie qui nous donne l’impression d’être jeté dans un autre monde avec juste le bon nombre de détails historiques pour faire découvrir la Chine du VIIe siècle sans perdre de vue le suspense et l’intrigue.

 

  • Le nom de la rose

Un roman très connu, qui à la fois répond aux règles du genre et y échappe totalement.

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Meurtres dans une abbaye, livres mystérieux, hérétiques et jeux de pouvoir. Voici les ingrédients du Nom de la rose. Mais ce livre cache bien plus encore….

Très longtemps après les faits, un vieux moine, Adso de Melk, prend la plume pour raconter l’étrange affaire dont il a été témoin, lorsqu’il était encore adolescent. Alors qu’il sortait à peine de l’enfance, Adso dut accompagner en Italie un moine franciscain Frère Guillaume de Baskerville pour une mission gardée secrète mais qui a un lien avec le Pape, l’Empereur et aussi tout un groupe d’hérétiques. Arrivés sur les lieux de leur mission, une abbaye dont Adso préfère passer le nom sous silence, l’ambassade de Guillaume est compromise par le meurtre de l’un des moines. Ancien inquisiteur, Guillaume est sommé par l’abbé de régler cette affaire au plus vite, avant que les autres émissaires des différents pouvoirs européens n’arrivent. Hélas, les cadavres s’accumulent et surtout tout semble avoir un lien avec la bibliothèque de l’abbaye, un édifice étrange, labyrinthique, protégé par des pièges, des poisons…et qui contiendrait des livres précieux mais aussi scandaleux et mystérieux.

Un livre à découvrir, non seulement pour son suspense mais aussi pour la qualité de la description historique et pour toutes les significations qu’elle peut revêtir. Selon son humeur, le lecteur peut y découvrir des réflexions sur l’imaginaire, le rire, la littérature, les libertés, la tolérance, la force de la connaissance… C’est aussi un livre jeu, parsemé d’indices et de fausses-pistes littéraires (en bon exemple de la littérature postmoderne) grâce auxquels le lecteur averti peut lui aussi mener sa propre enquête.

 

  • L’année du volcan

            De même que Mort d’un cuisinier chinois, l’année du volcan fait partie d’une série, dans laquelle réapparaissent des personnages récurrents autour du grand commissaire au Châtelet, Nicolas le Floch.  

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Au milieu des cabales, des espions, des assassins et de la fausse monnaie, Nicolas Le Floch mène l’enquête

L’année du Volcan débute par l’assassinat d’un favori de Marie-Antoinette. L’enquête va conduire Nicolas le Floch à rencontrer des personnages aussi variés que Cagliostro ou la comtesse de la Motte, ou encore Robespierre qui n’était alors qu’un petit avocat. Le suspense redouble lorsque Nicolas découvre que l’assassinat est lié à un trafic de fausse monnaie qui de plus finance une cabale contre la reine. Dans le même temps, Nicolas apprend que la mère de son fils, qui espionne en Angleterre pour les français, serait sans doute mise en danger par cette même cabale. Vous avez suivi ? Et oui, l’intrigue est tarabiscotée mais c’est là justement que réside l’un des plaisirs de la lecture. Le lecteur a vraiment l’impression de suivre une enquête très réelle et pas un schéma standardisé d’intrigue. Au niveau historique, c’est un vrai plaisir de visualiser Paris au XVIIIe siècle, les détails sont précis et très suggestifs, les personnages historiques parfaitement intégrés. A mon avis cependant, (mais c’est personnel, beaucoup de lecteurs au contraire apprécient), les descriptions culinaires sont en trop et gâchent un peu la lecture. Mais je le répète, ce n’est qu’une appréciation personnelle quant au plaisir de la lecture.

Le conseil de lecture du groupe: 

Pour terminer sur cette rencontre, nous échangeons autour d’autres livres. Brigitte nous parle de Matin brun (Franck Pavloff), plusieurs autres personnes l’ont lu et renchérissent : c’est un tout petit roman (presque une nouvelle) qui nous place soudain dans une société totalitaire et sectaire. Une frappante allégorie des dictatures et de toutes les formes de rejet de la différence. (Brigitte me l’a prêtée et je confirme, il se lit vite et mérite la réflexion).

Enfin, comme d’habitude, voici d’autres titres pour se plonger avec délice dans les méandres de l’Histoire et du crime. Il y en a vraiment pour tous les goûts. Et surtout n’hésitez pas à commenter, dire ce que vous aimez, demander des recommandations ou des précisions !

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Quelques titres pour enquêter dans l’Histoire

Donnez-nous votre avis! Qu’aimez-vous comme roman policier historique ? Avez-vous lu ceux dont nous venons de parler ? Qu’en pensez-vous ? Avez-vous d’autres titres à conseiller?

Et n’oubliez pas, prochaine séance le 21 avril à 20H ! N’hésitez pas à nous confirmer votre présence, par mail, par facebook ou directement à la librairie.