Les nouvelles de l’été : Raymond Gabaret et la Divine Equation 1/3

steampunkUne folle agitation régnait en ce début de matinée. La gare s’asphyxiait sous une multitude de passagers. Les allers et venues des uns et des autres soufflaient et remuaient poussière et terre, si bien qu’une écume évanescente flottait dans l’air. Au milieu de cet éparpillement un couple attendait sans bouger. L’homme et la femme se distinguaient de par leur allure plus que singulière.

Elle, portait de hautes bottes auréolées d’un jupon brodé et marié à un tissu gris et bordeaux. Une longue traîne tombait et s’étalait jusque derrière ses mollets. Rehaussé chemisier à jabot auquel venait s’ajouter de longues manches souples, un bustier tenait avec fermeté la silhouette de la dame. Sous un chapeau haut de forme fleuri et enrobé avec une élégante soierie, des boucles et anglaises rousses, à peine contenues par de fragiles épingles, retombaient avec une négligence maîtrisée sur le visage légèrement impatient de la Lady.  A ses côtés, un homme habillé de noir, propre et distingué, tenait fermement l’ombrelle de Madame pour que cette dernière ne subisse pas les assauts d’un soleil étouffant.

Alors qu’elle n’avait de cesse de regarder sa montre, la Dame ne put s’empêcher de partager ses craintes :

-J’espère vraiment qu’il pourra nous apporter l’aide que nous attendons, sans ça j’ai bien peur que nous perdions nos financements, avoua-t-elle surtout pour se parler à elle-même.

Placé à côté d’elle, l’homme à l’ombrelle lui répondit, non sans une touche de surprise:

-Madame, vous n’y pensez pas, il s’agit de Raymond Gabaret. Nous parlons de l’homme qui est parvenu à ouvrir le tombeau du chien d’or de Saïgon, retrouver les enfants disparus dans le train de Stockholm, démasquer le fantôme des ruines de Waterford ou encore mettre la main sur le trésor du pirate Hock le Tock, s’il ne peut pas vous aider, je ne vois vraiment pas qui pourrait le faire.

-Je sais bien lui répondit-elle avec une forme de lassitude dans la voix, je me le répète sans cesse. Pourtant je ne peux m’empêcher de douter.

-De toute manière nous serons bientôt fixés Madame, car voilà le train.

Devant eux, une épaisse fumée s’avançait en flottant le long des rails. Le train se composait d’une longue locomotive sur laquelle s’élevaient 4 hautes cheminées qui recrachaient avec vigueur de colossales masses de fumée. D’énormes roues métalliques, emportées par des pistons et bielles motrices, tiraient une centaine de wagons qui serpentaient jusqu’à l’horizon, laissant l’illusion d’une machine descendue du ciel. Raymond Gabaret apparut ainsi, dans un mélange de vapeur et de chaleur, à la fois ombre et illusion, comme un mirage nébuleux. L’homme se tourna un instant pour s’émerveiller de cette fabuleuse machine, monolithe mécanique qui semblait lui avoir donné naissance dans la brume.

Lady de Montignant, suivie de son homme à l’ombrelle, s’approcha de Raymond pour l’accueillir et se présenter à lui :

-Monsieur Gabaret, lui dit-elle, je vous souhaite la bienvenue en terre catalane, j’espère que vous supportez bien la chaleur car le soleil d’Espagne est terrible en cette saison.

Raymond se tourna vers les deux étrangers et les salua :

-Je ne peux m’empêcher d’admirer ce que l’homme est capable de faire, je trouve tout cela impressionnant et terriblement attractif. Bonjour, vous êtes Madame de Montignant. Enchanté de faire votre connaissance

Lady de Montignant apporta un large sourire et rajouta :

-Et si vous souhaitez bien m’accompagner, je vous promets une surprise époustouflante.

Raymond la regarda avec plaisir et suivit le majordome et sa Dame jusqu’à leur véhicule.

Raymond Gabaret

Il s’agissait d’un de ces nouveaux modèles dont Raymond avait entendu parlé maintes fois, mais jamais réellement observé de près. Autonome, motorisé, ce bijou fonctionnait avec du charbon à combustion. Si bien que l’avant du véhicule se présentait comme une chaufferie très longue, montée sur six roues motrices, ou couraient de multiples cheminées. Lady l’invita à monter à l’arrière avec elle, tandis que son majordome prit place à l’avant, pour piloter l’engin.

Une fois à l’intérieur, elle fut désireuse de rentrer dans le vif du sujet et entama immédiatement la conversation :

-Monsieur Gabaret, si j’ai fait appel à vos services, c’est pour une raison bien précise. J’organise actuellement les fouilles d’une finca datant du 16ème siècle. Le propriétaire du domaine était un riche marchand de savoirs. Il était en possession de nombreuses découvertes et en faisait commerce à travers le monde. Cependant, l’Eglise ne jugea pas cela d’un très bon œil. Elle craignait que cet accès à certaines connaissances déstabilise son pouvoir. Aussi tout le domaine fut détruit par l’Inquisition et le propriétaire….

Elle stoppa brutalement sont monologue. L’homme qu’elle avait convié à la rejoindre pour lui prêter main forte, ne semblait absolument pas attentif à son discours. Il paraissait être plus absorbé par le véhicule dans lequel il circulait.

-Monsieur Gabaret, je vous ennuie sans doute, lui demanda-t-elle.

Ce dernier tourna le regard et lui répondit :

-Non, non. Absolument pas. Toutefois, devant de tels objets, je ne peux m’empêcher de compter.

-Compter, demanda-t-elle avec incompréhension, mais vous comptez quoi ?

Raymond posa ses yeux droit dans les siens et lui expliqua :

-Chaque chose à une signature et celle-ci se traduit par une respiration, un souffle. Nous avons tous un rythme cardiaque diffèrent, et celui-ci nous caractérise tout particulièrement. Il est l’équation qui permet de tous nous définir. Il en est de même pour toutes choses. Et ce véhicule ne déroge pas à la règle. J’écoute son rythme et ses pulsations pour connaitre son équation et comprendre comment il fonctionne.

Lady de Montignant resta sans voix, elle ne savait pas si elle devait considérer ce discours comme du génie ou de la folie. Après quelques instants de stupeur incontrôlable, elle retrouva ses esprits, prit une profonde inspiration, sourit et continua son récit.

-Donc comme je vous le disais, nous effectuons des recherches dans une finca du 16ème siècle. A l’heure actuelle, il ne reste plus grand-chose du domaine. Cependant, nous venons de mettre la main sur une étrange découverte, une porte mystérieuse que nous ne parvenons pas à ouvrir et nous avons besoin de vous pour nous aider à …. Comment dire… décoder son équation.

Après quelques kilomètres dans le sable et sous un soleil de plomb, le véhicule s’arrêta non loin d’un campement, qui gardait les frêles ruines d’une vieille demeure. Seul restait quelques murs et un vaste parterre pavé de pierres usées par le temps. Raymond comprit enfin ce qui intéressait tant Lady de Montignant et ses hommes. A terre, une énorme stèle, cachée durant des siècles sous les pavés de la finca, venait d’être exhumée.  Elle donnait presque l’impression d’avoir été sculptée dans le sol et restait impossible à retirer. Si bien que les hommes venaient à penser qu’elle faisait partie de quelque chose de plus grand et qu’il s’agissait en réalité d’une porte. Raymond ne put contenir sa curiosité. Il s’approcha, posa un genou au sol et une main sur la pierre avant de commencer à compter.

Compter Raymond Gabaret

« Un, deux…Silence. Trois, Quatre….Silence. Cinq, Six…Silence, j’entends une voix, une respiration, une résonnance métallique, comme si elle vibrait à travers une matière cuivrée et circulait à la manière d’un écho. Il y a comme un roulement de tambour. Et je suis là… au centre… je te vois… La porte. Et ces chemins qui circulent et se dessinent sur ta peau de marbre, comme des lignes sur ma main ou le lit de rivières. Je t’entends, tu palpites, vibres, résonnes et j’entends encore cette voix. Cet écho en moi qui me frôle et m’envahit, une émotion, un écoulement de vie. En moi coule cette rivière dans mes veines, les lignes de mon corps, les lignes de ma vie. »

Raymond ouvrit les yeux, observa la porte et les multiples rainures rectilignes qui allaient et venaient sur la pierre

-Apportez de l’eau dit-il avant de s’approcher du cadrant dessiné au centre de la stèle. S’il y a une pièce en dessous, continua-t-il pour lui-même à mi-chemin entre parole et pensée, alors sans doute ce cadran…. Et je dois….

Il commença à forcer sur la vieille pierre pour faire pivoter le mécanisme. Un grand bruit de rouage résonna alors que Raymond orientait correctement le barillet de la porte.

Un homme s’approcha de lui, non sans une forme de crainte mélangée d’admiration, avec une cruche remplie d’eau. Raymond observa ce dernier avec curiosité et lui dit dans un sourire :

-Il va en falloir plus pour nourrir les murs et les réveiller.

Bientôt l’eau coula abondamment au centre du cadran, s’écoulant dans les nervures, et suivant le chemin que Raymond venait de choisir, nourrissant certaines veines de la pierre au détriment des autres. A mesure que l’eau s’infiltrait tout autour de la porte, celle-ci soufflait d’énormes nuages de vapeur et vrombissait sous la respiration difficile des roulements et autres engrenages rouillés qui s’étouffaient dans un vacarme de plus en plus fort. Bientôt, l’emplacement du cadran laissa place à un sombre escalier.

…A suivre

Enregistrer