Les nouvelles de l’été, Un visiteur improbable 1/3, Christine Guyot.

Personne ne pouvait passer devant la maison de Jacqueline Fromental sans écarquiller les yeux. A l’entrée du village de Saint Léguin, c’était un festival de couleurs. Des rouges palpitants aux fuchsias intenses, des blancs laiteux aux roses poudrés, en passant par les jaunes et les orangés lumineux, l’œil accrochait toute la gamme des couleurs. Dans des bacs à treillage en bois naturel s’étalaient des dizaines de fleurs qui s’épanouissaient gracieusement, enrichies par un terreau gras et fertile.

A chaque début de printemps, juste après la période des Saints de glace, tant redoutée par les jardiniers, Jacqueline se rendait à la serre de la famille Bilmas, pépiniéristes depuis trois générations. Avec l’aide de Monsieur Bilmas père, elle choisissait un à un les plants qui allaient fleurir ses jardinières. Comme chaque année, elle composait ses pleins soleils et ses mi-ombres.

un visiteur improbable

 

– Les plantes ont leurs préférences, aimait à répéter Monsieur Bilmas, certaines aiment le soleil, d’autres l’ombre. On peut mélanger les couleurs mais sûrement pas les goûts !

Les pleins soleils de Jacqueline se composaient donc d’œillets nains rouge vif à œil cramoisi délicieusement parfumés ; de zinnias multicolores à grosses fleurs attirant de nombreux papillons et de pétunias à effet retombant formant une cascade de corolles pourpres. Les mi- ombres, quant à eux, contrastaient par la teinte pâle des impatiens à peine rosée ; le blanc pur des bégonias tubéreux à fleurs doubles et les fuchsias de Magellan aux clochettes bicolores.

Dans un grand tonneau en bois Jacqueline récupérait, au bas de ses gouttières, l’eau de pluie qui lui servait à arroser, tous les soirs, les fleurs chéries. Malgré la désapprobation de son fils Marc qui ne comprenait pas pourquoi elle continuait à se casser le dos sur ses arrosoirs, Jacqueline ne jurait que par l’eau de pluie.

– Tu comprends, lui disait-elle en pointant le ciel, tout ce qui vient de là-haut est propre alors que ce qui vient d’en bas… et elle faisait une moue dégoutée en regardant le tuyau d’eau de la ville.

– M’man, tu oublies les polluants atmosphériques soupirait Marc. Ton eau de pluie, elle est chargée de polluants chimiques !

– Taratata ! Mon eau, elle est propre je te dis, et en plus elle est gratuite !

Marc n’insistait jamais. Il se résolvait à l’observer tous les soirs ôter avec délicatesse les fleurs fanées et lustrer les feuillages avec un chiffon doux. Un délicieux parfum de terre mouillée et d’effluves sucrées s’élevait alors dans les airs, embaumant ces premières soirées chaudes de printemps où la douceur vous imprègne jusqu’au bout des ongles. C’était l’heure où les promeneurs sortaient leurs chiens et Jacqueline en reine des fleurs se nourrissait de leurs regards admiratifs lorsqu’ils longeaient son florissant étalage de senteurs et de couleurs.

Le lendemain était un samedi. Le jour des courses. Jacqueline aimait faire ses achats à Super U le samedi, car elle y rencontrait du monde et elle aimait s’arrêter entre le rayon boucherie et le rayon primeur pour écouter les ragots du village. Elle avait également reçu dans la boite aux lettres les promotions de la semaine. Un beurre Président gratuit, pour un acheté, ça valait le coup. En rentrant à la maison, elle eut l’œil attiré par un désordre inhabituel dans ses jardinières. Quelqu’un avait farfouillé dans ses bégonias ! Elle lâcha son caddie pour y voir de plus près. Bon sang ! Et en plus, quelqu’un s’était permis d’aplatir ses œillets !

… A suivre…