Appel à textes, la selection et une première nouvelle : le blues du bourreau

Enfin, les voilà ! Voici les résultats de notre appel à textes: “expérimentation libre avec la nouvelle” !

résultat appel à textes

Des contraintes inspirées et inspirantes

Malgré un peu de retard, nous avons fini notre sélection parmi les nouvelles que vous nous avez envoyées. Nous avons été heureux, surpris et admiratifs devant l’éventail des contraintes qui ont été proposées. Des objets qui parlent, des pastiches, des jeux de formes, des mots interdits ou encore des mots obligatoires (et pas forcément les plus faciles !), parfois aussi des objectifs plus personnels, de relecture ou de transformation de textes préexistants. Vous avez été inspirés et vous avez su partager votre inspiration. Donc, merci à tous !

Les textes sélectionnés

Comme vous pouvez l’imaginez, le choix a été difficile, d’autant que nous voulions tenir compte autant de la qualité des textes que de la diversité et l’inventivité des contraintes. En fin de compte, il n’en reste plus que cinq, dont voici les titres :

  • Le blues du bourreau, par Catherine Bolle.
  • Le bon sens, par Christine Guyot.
  • Logorrhées ! par Gilles Massardier.
  • Régner sur l’ombre,  par Antony Crif.
  • Un ours à reculons,  par Elise Vandel-Deschaseaux.

Ce n’est pas un concours, aussi n’y-a-t-il pas de classement. Nous vous proposons tout simplement de les découvrir par ordre alphabétique de titres, accompagnés de leurs contraintes.

N’hésitez pas à donner votre avis en commentaire. Nous savons tous comme quelques observations bien menées peuvent nous aider à nous améliorer !

Je vous laisse donc découvrir le premier texte retenu : Le blues du bourreau par Catherine Bolle.

Contraintes :

  • Écrire une nouvelle historique à chute
  • Écrire à la première personne et au présent
  • Intégrer à la nouvelle le personnage historique d’Olympes de Gouges
  • Écrire la nouvelle dans un temps limité : en quatre heures maximum

Le blues du bourreau

Textes- le blues du bourreau

 

Paris, au matin du 3 novembre 1793

 

La porte se referme dans mon dos et le cliquetis de la serrure me fait frémir. Il me faut quelques secondes pour m’habituer à 1’obscurité de ce lieu infecte. La paille imprégnée d’urine jonche le sol de la cellule ou s’entasse une quinzaine de prisonniers. Sans croiser leurs regards, je m’appuie contre les pierres poussiéreuses d`un mur en songeant qu’aujourd’hui, ce n’est pas moi qui enlèverai la vie à ces malchanceux.

Les heures défilent au ralenti. J’ai les os glacés sous ma redingote humide, la chaleur d’un feu m’obsède autant que la soif. Le poulet aux herbes dégusté avant-hier soir dans ce relais isolé me laisse encore sur la langue le goût de 1’aventure… et de l`échec. Pourquoi me suis-je confié à l’aubergiste ? Quel imbécile, te voilà dans de beaux draps !

Au centre de la cellule, des femmes sont serrées les unes contre les autres. Silencieuses, les bras croisés sur la poitrine, elles semblent résignées. L’une d’elles s’attarde sur moi depuis un moment. Le menton en avant et les pommettes saillantes, elle possède l’allure droite d’une meneuse, mais la cocarde tricolore accrochée à sa coiffe ne changera rien au sort qui 1”attend.

D’ici ce soir, son corps aura rejoint le charnier de Picpus. Le mien aussi… Je baisse les yeux et soupire.

-Je te reconnais, résonne à mes oreilles une voix grave et posée.

La femme s’est approchée. Les mains sur son châle, elle se poste en face de moi et poursuit avec la même assurance :

-Tu es Charles-Henri Sanson, le bourreau.

Á ces mots, les misérables à côtés de nous se taisent. Un vieillard recule en se signant et un gamin d’une vingtaine d’années écrase un juron. Les insultes des Parisiens remontent d’un coup dans ma mémoire et me tordent les tripes. Finis, les applaudissements. Terminés, les cris d’horreur teintés d’excitation à l’instant où la hache s’abat sur le cou du condamné. Depuis l’invention de la guillotine, on m’accuse de priver la foule du spectacle auquel elle a droit.

Oui, la bascule à Charlot comme ils la surnomment, tue vite. Mais savent-ils la hantise du coup mal porte qui fait trembler votre poignet au moment fatal ? Les hurlements de Lally-Tollendal m’ont torturé durant des mois…

Je me redresse et soutiens chaque regard.

-Oui, c’est moi, dis-je d’une voix sombre. Le bourreau remplacé par une machine dont vous apprécierez la rapidité dans les heures à venir.

Les têtes se baissent et se détournent. Toutes sauf celle de la femme toujours campée devant moi.

-Les journaux ne parlent que de toi depuis une semaine, citoyen Sanson. J’ai pu m’en procurer tous les jours avant qu’on ne me transfert ici hier matin, ajoute-t-elle d’un ton las. Je comprends ta décision, la peine de mort me répugne également.

Un ricanement meurt au fond de ma gorge. Ce n’est pas tant ma charge d’exécuteur que j’ai voulu fuir que le mépris du public. Mais inutile de se lancer dans de longs débats avec une inconnue, autant changer de sujet. Je m’appuie de nouveau contre le mur et réchauffe mes doigts en soufflant dessus.

-Tu lis donc les journaux, citoyenne ?

-Bien sûr ! J’écris des articles, aussi. Plus précisément, des pamphlets.

Je relève la tête.

-Serais-tu la femme qui a osé défier Robespierre ?

– Exactement, ce dictateur ne mérite pas le poste qui lui a été confié. Olympe de Gouges, ajoute-t-elle rapidement comme pour combler mes lacunes.

La première pensée qui me vient face à cette femme hors du commun me remplit aussitôt de honte. Pourtant, j’en ai vu défiler sur l’échafaud, des femmes au regard fier jusqu’au bout. Mais quel soulagement de ne pas avoir à exécuter celle-ci !

Le grincement de la porte met fin à mon trouble. Olympe de Gouges est invitée à suivre les geôliers. Elle m’adresse un signe du menton avant de leur emboîter le pas. Aucun doute ne pèse sur la sentence qui sera prononcée…

Lorsque mon tour arrive, j’ai déjà renoncé à la vie. Affronter Fouquier-Tinville avec dignité et soigner ma révérence n’est certes pas un programme de rêve, mais ai-je le choix ? L’image de la lame que j’ai affutée la semaine dernière flotte dans mon esprit alors que je m’avance devant le tribunal révolutionnaire.

La voix glaciale du juge me parvient à peine.

-Citoyen Sanson, vous êtes accusé d’avoir déserté votre poste il y a sept jours. Qu’avez- vous à répondre à ça ?

-Rien.

-Pardon ?

-Vous avez bien entendu, ce procès n’est qu’une mascarade. Faites-nous part de votre décision, qu’on en finisse.

La bouche entrouverte, Fouquier-Tinville reste sans voix. Il se gratte le menton et jette un rapide coup d’oeil au larbin qui prend des notes à sa droite avant de revenir sur moi. Après s’être raclé la gorge, il reprend.

-Très bien, citoyen. Abrégeons les débats si telle est votre volonté. Voici donc notre sentence.

Après un temps d’arrêt au cours duquel l’accusateur public inspire profondément sans me quitter des yeux, il assène son verdict en détachant chaque mot.

-Le tribunal révolutionnaire condamne le citoyen Sanson à réintégrer ses fonctions.

Alors que je m’écroule sur le banc derrière moi,  il ajoute avec un sourire en biais :

-Soyez prêt dès cet après-midi, nous venons de prononcer la condamnation à mort de la citoyenne Olympe de Gouges.

 

3 réflexions sur « Appel à textes, la selection et une première nouvelle : le blues du bourreau »

  1. Excellente nouvelle, je n’ai pas vu venir la chute, d’autant plus que je ne me rappelais avoir entendu dire que Sanson avait été guillotiné. Bien vue….

  2. Un très bon moment de lecture, où la figure d’Olympe de Gouges ne perd rien de sa dignité. Je n’ai pas de remarque à formuler sur ce texte, si ce n’est, pour pinailler, “L’une d’elles s’attarde sur moi depuis un moment” : le verbe s’attarder et le complément depuis un moment sont légèrement redondants, “depuis un moment” pourrait être supprimé et cela n’enlèverait rien à l’efficacité de cette nouvelle. C’est pour pinailler 😉

  3. Un récit bien mené où la rencontre met en valeur la dignité des deux personnes malgré un contexte si peu humain. Merci pour ce partage

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