Les 1001 vies du roman policier (1/2, en ligne droite )

               Parfois un ami ou un collègue vous voit lire un roman policier et remarque sur un ton légèrement supérieur « ah, non, moi vraiment je ne lis pas ce genre de livre… ». Bon, on peut ne pas aimer le suspense, les enquêtes, les crimes… mais sérieusement, la plupart de ces personnes sont victimes d’un simple préjugé : croyant que le roman policier est un genre violent qui ne s’intéresse qu’à la résolution du crime (ce qu’il peut être évidemment), ils ignorent tout l’éventail de style, de ton, de sujet, de regard sur le monde, de renouvellement littéraire et de portée sociale de ce genre pourtant nouveau dans l’Histoire de la littérature.suricates lecteurs de policier

            Aujourd’hui c’est donc un voyage dans un siècle et demi d’histoires criminelles aux styles, aux ambiances et aux intrigues aussi variées qu’innovantes que je vous propose. Pour que vous puissiez répondre : « ah oui, mais c’est quel type de roman policier que tu n’aimes pas, parce que tu sais, il y en a tellement… ». Et hop ! C’est vous qui remportez la manche. Et pour que la bataille soit gagnée, voici quelques arguments :

Naissance du roman policier :

            Certains n’hésitent pas à affirmer que le genre policier serait né avec Œdipe Roi, puisque dans la pièce, Œdipe recherche l’assassin de l’rue morgueancien roi de Thèbes, c’est-à-dire… lui-même. D’autres penseront plutôt à un curieux roman anonyme chinois du XVIIe  siècle racontant les aventures du fameux juge Ti (voir le roman policier historique). Néanmoins, en tant que genre, le roman policier naît vers la deuxième moitié du XIXe siècle, avec des titres comme le Double assassinat de la rue Morgue, (Poe, 1841).

Pourquoi au XIXe ?  Tout d’abord parce que c’est à cette époque qu’apparaissent les systèmes policiers et judiciaires modernes (en France, création de la police, de la gendarmerie et première version du code civil). De plus, avec la  Révolution Industrielle, l’accroissement de la population ouvrière dans les villes et l’établissement d’une bourgeoisie bien assise, on voit apparaître à la fois une peur et une fascination pour la classe « dangereuse » qui s’implante autour des quartiers huppés. Dès l’origine, le roman policier est un miroir de l’inconscient de la société.

  • A lire : Edgar Allan Poe, Le crime de la rue Morgue, La lettre volée.

Du roman à énigme au néo-polar :

Dès ses débuts, le roman policier cherche à séduire : le maintien du suspense est une priorité, tous les détails superflus sont supprimés, le style est simple et l’intrigue joue sur les émotions. Par ailleurs, à elle seule l’idée du crime répend l’attrayant parfum de la transgression…et la résolution finale du mystère apporte sérénité et assurance au lecteur.

Le roman à énigme ou l’apparition d’un nouveau héros : le détective génial.

Les premiers romans policiers consacrent ainsi la figure centrale du génial détective amateur, résolvant des affaires par sa seule intelligence, tel le Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle.

roman policier à énigme: Sherlock Holmes

Une vision du légendaire détective Sherlock Holmes

Dans ce type de roman, le crime est souvent une histoire de famille ou, tout au plus, lié à l’entourage proche, ce qui enferme l’enquête dans un contexte restreint (la bourgeoisie et la petite noblesse, le plus souvent). Le suspect figure sur une liste connue de personnages dont les membres plausibles sont éliminés au fur et à mesure jusqu’à ce qu’il ne reste que le « vrai » coupable. Le lecteur a d’ailleurs plusieurs clés en main pour chercher lui aussi l’assassin. Quant à la solution finale de l’énigme, elle donnait bonne conscience et faisait ainsi disparaître symboliquement le sentiment de menace.

le lecteur de roman policier

Et si le lecteur se mêlait de l’enquête….

On a souvent dit que le roman policier à énigme des débuts offrait une vision plutôt réactionnaire de la société. Il n’y a aucune critique de l’ordre sociale, au contraire : le roman à énigme fonctionne sur la croyance (sans doute inconsciente) qu’il existe un monde harmonieux, qui a été mis à mal par le crime, mais qu’un représentant de l’état (un policier ou un juge), ou à défaut un membre de l’élite (un aristocrate intelligent, un intellectuel génial, une vieille fille distinguée porteuse de la tradition), peut permettre de restaurer cette harmonie perdue.

Le roman à énigme trouve son hériter au milieu du XXe siècle avec le roman procédural qui naît en réaction au roman noir aux États-Unis et s’intéresse tout particulièrement au fonctionnement de l’enquête, de la police et parfois de la justice. Il est également très implanté dans le roman britannique avec des auteurs comme Colin Dexter ou John Harvey.

  • A lire : Agatha Christie : la liste est longue… pourquoi pas La mystérieuse affaire de styles, le flux et le reflux, témoin muet, Arthur Conan Doyle, Le chien des Baskerville, Colin Dexter, Les silences du professeur.

Le roman noir et le polar :

Le roman noir loin des petits coins paisible… la violence de la rue.

            Le roman noir voit le jour aux États-Unis dans les années 30 et, comme le dira Chandler, sa toute première caractéristique fut de : « jeter le roman policier dans la rue ».

La rue et la nuit, les décors du roman noir

La rue et la nuit, les décors du roman noir

Plus de maison bourgeoise, de paisibles villages campagnards. Le récit prend ses racines dans la réalité urbaine et rapporte des faits nus en transmettant une vision très sombre de la société. A l’opposé du roman à énigme, le roman noir s’éloigne de la bonne société distinguée pour découvrir les bas-fonds des grandes villes américaines, révéler les liens entre une haute société corrompue et les voyous les plus vils. Dans le même temps, la limite entre bons et méchants, victimes et bourreaux vole en éclat. Les magouilles sont partout, la morale a disparu, sauf chez quelques personnages désabusés, et la société est vue comme LA responsable de tous les crimes. Le héros n’est plus un détective admiré mais un privé cynique qui veut aller jusqu’au bout de SA morale. Le roman noir donnera ainsi le jour à toute une série de héros désabusés, tourmentés, et passablement romantiques sous leur dehors abrupts. En France, le roman noir américain aura une grande influence avec des auteurs comme Frédéric Dard (San Antonio).

  • A lire : Chandler: La grand sommeil, la dame du lac, Ross Macdonald, Le sourire d’ivoire, San Antonio.

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Le polar ou la ville comme terrain de jeu et miroir de la société :

            Sorte de sous-genre du roman noir, le polar multiplie les pistes d’expression et fait exploser les archétypes (mélange de genre avec l’historique ou la science-fiction par exemple). Son souci principal semble de cerner le mal en explorant les profondeurs de l’homme, et sa première caractéristique est longtemps restée son implantation urbaine. Marqué par la culture postmoderne, il montre le consumérisme et les marginalisations de notre société, les crises identitaires, les dérives de l’urbanisation et de la mondialisation. Les personnages sont des êtres déracinés en quête d’attache et les décors semblent disparaître, se fondre dans l’espace unitaire et neutre des « non-lieux » : aéroport, hall de gare, hôpital…

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              Le suspense est fort, l’enquête dense et souvent violente, mais les personnages sont attachants dans leurs fragilités.

  • Qui lire ?  : James Ellroy, Robert Ludlum, Olivier Truc, Caryl Ferey, Maxime Chattman, Franck Thillez

Le néo polar, au cœur de la révolte:

Pour aller droit au but, rage, colère et engagement, les mots clés du néo polar

Pour aller droit au but, rage, colère et engagement, les mots clés du néo polar

A partir des années 70, on parle également de « néo-polar » pour la génération suivant mai 68, un groupe d’auteurs en colère contre le monde et décidés à exprimer leur point de vue par l’intermédiaire du roman policier. Plus qu’une volonté de comprendre pourquoi le monde va mal, ce sont désormais des romans de dénonciation et de rage face au racisme, aux bavures, aux dérives de la société, de la politique, des affaires. Ils sont centrés sur des personnages marginaux et se veulent avant tout des romans engagés.

  • Que lire? Thierry Joncquet, Mygale,  et Didier Daeninckx

 

 

 

Voici donc en quelques mots une histoire chronologique du polar. Suivez-nous pour en découvrir dans un prochain post les détours, variations et subversions. Du policier historique au thriller en passant par l’éthnopolar… de quoi satisfaire tous les goûts!

Et, vous? Quel type de romans préférez-vous?

Quel titre vous inspire, qu’avez-vous envie de lire en ce moment?

Et surtout, que nous conseilleriez-vous?